Affirmer
et nier sont deux verbes qui permettent d'effectuer chacun une
opération linguistique et logique contraire à l'autre. Affirmer,
c'est dire de quelque chose qu'il est vrai, l'accepter, tandis que
nier quelque chose c'est le tenir pour faux, le refuser.
Mais
nier quelque chose, est-ce faire autre chose que d'affirmer le
contraire ? Y a-t-il une spécificité de la négation par
rapport à l'affirmation ? Il semble bien que, d'un point de vue
strictement logique, la négation n'ait d'autre caractéristique que
d'affirmer le contraire de l'affirmation qu'elle nie, mais dans le
langage courant, et dans la pratique, la négation semble bien avoir
une pertinence et une puissance propre. Lorsque nous disons « non »,
que nous nions, que nous refusons quelque chose, nous faisons plus
que dire que nous voudrions le contraire, qu'affirmer quelque chose
d'opposé.
Nous
devons nous interroger ici sur ce que le fait d'affirmer peut nous
dire du fait de nier. La négation fait fond sur l'affirmation à
laquelle elle s'oppose. Ainsi, elle semble lui succéder et la
dépasser d'une certaine manière, presque en l'annulant, en la
détruisant. Mais il faudra aussi nous demander ce que peut nous
apprendre de la négation l'activité conjointe d'affirmer et de nier
une même chose, si cela est possible. Voire de leur relation dans
une succession où l'une et l'autre alternent.
Est-ce
que nier revient à affirmer la chose contraire, ou le fait de nier
possède-t-il un pouvoir propre par rapport au fait d'affirmer ?
Nous
verrons que la négation est, au point de vue logique, une
affirmation. Mais la négation possède un pouvoir singulier pris
dans le langage courant et pratique. Enfin, la négation et
l'affirmation peuvent entrer dans un jeu de succession de l'un à
l'autre où la négation prend une nouvelle dimension.
*
*
*
Nier
c'est affirmer. Ce n'est autre chose qu'un type particulier
d'affirmation qui affirme le contraire d'une autre affirmation.
Ainsi, il faudrait reformuler les termes : on aurait d'une part
le fait d'affirmer, et d'autre part le fait d'affirmer le contraire.
Pris ainsi, la négation n'est que l'opérateur qui permet de
déterminer une proposition par rapport à une autre en la niant.
D'ailleurs, cet opérateur ne peut prendre sens seul. Comme l'affirme
Kant dans L'unique fondement d'une démonstration de l'existence
de Dieu :
« […]
les négations en elles-mêmes ne sont pas pensables. C’est ce dont
on peut se rendre compte de la façon suivante : si l’on ne
pose que des négations, alors rien n’est donné, rien ne peut être
pensé. Les négations ne sont concevables que par des affirmations
contraires ou, et peut-être mieux, par des affirmations incomplètes.
» Ainsi, la négation ne peut fonctionner de façon autonome. Si on
dit « non », si l'on nie, c'est que l'on s'oppose à
quelque chose, et un « non » complètement abstrait n'a
ainsi aucun contenu, aucune détermination, « rien n'est donné,
rien ne peut être pensé ». La négation s'oppose en effet
toujours à une affirmation donnée, dont elle est la négation. Mais
cette affirmation qu'elle nie, elle ne fait que la retourner pour en
affirmer le contraire. C'est pourquoi, affirme Kant, on ne peut
concevoir les négations que par des « affirmations contraires
ou, et peut-être mieux, des affirmations incomplètes. » Ces
affirmations sont en effet, en un sens que Kant juge meilleur
(« peut-être ») des affirmations qui manquent de
complétude en cela qu'elles ne font qu'affirmer l'absence de quelque
chose dans le monde, et ne disent pas précisément ce qu'il est. Si
je dis d'une table qu'elle n'est pas noire, je n'ai pas dit de quelle
couleur elle était. Ainsi le jugement négatif exprime-t-il moins
que le jugement affirmatif auquel il s'oppose.
Ainsi
le processus de nier n'est qu'une étape vers la reconnaissance d'une
proposition vraie : elle suit une affirmation dont elle affirme
sa fausseté – « la table est noire », pour reprendre
notre exemple – en la niant. Elle est donc une affirmation
incomplète – « la table n'est pas noire » autrement
dit j'affirme que « la table est d'une couleur autre que le
noir » – qui demande à être complétée par une autre
affirmation pour atteindre à une proposition qui nous donne enfin la
vérité – par exemple, « la table est blanche ». Ainsi
pensée, la négation ne vient que corriger une erreur éventuelle
avant de trouver la vérité correspondante. Elle est partie d'un
processus heuristique, mais en tant que telle elle est dispensable si
la possibilité de l'erreur est d'emblée écartée. Ainsi, la
couleur de la table de notre exemple peut ne pas nous apparaître
blanche d'emblée si la pièce dans laquelle elle se trouve est
plongée dans l'obscurité. Cependant, si nous la voyons en pleine
lumière, et donc blanche, nous n'aurons pas besoin d'en passer par
une proposition fausse qu'il nous faudra ensuite nier, nous pourrons
immédiatement asserter la véritable couleur de la table. Ainsi la
négation ne s'avère nécessaire que pour corriger notre perception
fautive des choses, nos erreurs d'interprétation, et si nous sommes
d'emblée dans le vrai, elle s'avère inutile. Si nous voyons toutes
choses en pleine lumière, nous ne nierions jamais rien à leur
propos, mais ne ferions qu'affirmer.
Gottlob
Frege, dans le chapitre « La négation » de ses
Recherches
logiques
(in Écrits
logiques et philosophiques)
nous permet de penser d'une façon plus radicale le fait que nier et
affirmer reviennent au même. Il y établit, comme Kant, que « la
négation a besoin d'être complétée par une pensée. » Il y
affirme en outre que la distinction entre pensées négatives et
pensées positives est inutile en logique. Il y aurait là une simple
embûche que nous tend le langage. Ce serait même une chimère dont
la raison serait que « le langage n'a aucun mot particulier,
aucune syllabe pour l'assertion », et que nous avons donc
tendance naturellement à donner plus de valeur qu'elle n'en a à la
négation qui apparaît comme spécifique du fait qu'elle soit
toujours visible, jamais sous-entendue. Il faut bien ajouter « ne...
pas » à une phrase pour qu'elle devienne une négation, alors
que nous n'avons pas besoin de préciser « J'affirme »
avant d'affirmer (par exemple, nous dirons « la table est
blanche » et « la table n'est pas noire », mais
nous pouvons reformuler ces phrases de la sorte : « J'affirme
que la table est blanche », « Je nie que la table soit
noire », où le parallélisme entre les deux formules apparaît
plus nettement). Ainsi : « La négation d'une pensée est
donc elle-même une pensée et peut servir de nouveau à compléter
une négation. » Il peut ainsi y avoir redoublement de la
négation, comme on le verra.
Frege
donne encore des exemples où la distinction entre affirmation et
négation n'est pas évidente, en partant du Christ : « Soient
les propositions « le Christ est immortel », « le
Christ vit éternellement », « le Christ n'est pas
immortel », « le Christ est mortel », « le
Christ ne vit pas éternellement », où est la pensée
affirmative, où est la pensée négative ? » Ainsi on
voit que pour de nombreux prédicats il n'est pas évident de
distinguer celui qui est négatif de celui qui est positif. Qu'est-ce
qui est premier, et donc positif, pour le Christ : le fait
d'être immortel ou d'être mortel ? Si l'on insiste sur la
divinité du Christ, c'est l'immortalité qui est positive, mais si
l'on insiste sur son humanité, elle en devient la dimension
négative. L'exemple de Frege pose un certain nombre de problèmes
dans la mesure où la question de l'immortalité et la mortalité du
Christ, dans une perspective religieuse, accepte la contradiction, et
l'on peut donc d'une certaine manière nier ou affirmer selon qu'on
insiste sur l'un ou l'autre aspect de sa personne. Mais on peut
trouver d'autres oppositions où il est délicat de distinguer le
terme positif du terme négatif. Ainsi la mort est-elle la négation
de la vie, ou la vie est-elle la négation de la mort (« l'ensemble
des fonctions qui résistent à la mort » comme l'affirmait
Bichat) ? Deux conceptions radicalement différentes de la vie
et de la mort s'opposent selon qu'on pose en premier, et donc comme
positif, l'un des deux termes plutôt que l'autre. Mais on voit bien
que, dans ce type d'oppositions contradictoires, la négation d'un
terme est bien affirmation de l'autre. Nier la vie, c'est affirmer la
mort, et inversement.
Cela
étant posé, on comprend que la négation, d'un point de vue logique
qui est celui de Frege, n'annule, ne détruit rien : « On
sait déjà que la première négation ne peut pas produire une
résolution de la pensée ; mais supposons, malgré tout, qu'il
ne reste après la première négation que des débris de pensée :
il faudrait alors concevoir que la seconde négation pourrait
rassembler ces miettes. La négation serait alors comme un glaive
capable de sceller à nouveau les membres qu'il a tranchés. […] La
négation ne fait pas d'une non-pensée une pensée, pas plus qu'elle
ne fait d'une pensée une non-pensée. […] Il est donc impossible,
semble-t-il, de dire ce qui pourrait bien être dissous, séparé,
brisé par la négation. » Il apparaît déjà que la double
négation d'une proposition est la même chose que l'affirmation de
cette proposition, ce que Frege précise plus loin : « Je
peux encore dire : la double négation qui habille une pensée
ne change pas la valeur de vérité de cette pensée. » La
pensée doublement niée et la pensée affirmée ont toutes deux la
même valeur de vérité, elles ne se distinguent donc que par un
double opérateur superflu qui ne modifie rien. Cela n'est pas vrai
cependant pour le langage naturel, où la double négation peut avoir
un usage rhétorique particulier.
Mais
ce qui intéresse ici Frege, c'est ce que cette double négation dit
de la négation simple. Si la double négation a la même valeur de
vérité que l'affirmation, c'est que la deuxième négation annule
les effets de la première. Ainsi il paraît inconcevable que la
négation réduise à n'être que « débris de pensée »
la pensée niée, puisque la même opération, qui réduit en débris,
reconstitue au contraire la pensée originale. La négation
n'effectue donc pas le passage d'une pensée à une non-pensée, ou
l'inverse. Elle donne en revanche naissance à une nouvelle pensée,
opposée à la première.
Le
pouvoir de la négation apparaît ainsi comme bien mince : elle
ne fait en effet que produire une affirmation opposée à celle
qu'elle nie. Pourtant, dans le langage courant et pratique, nous
attribuons spontanément une plus grande puissance à l'acte de nier
qui se trouve revêtu d'une plus grande dignité.
*
Dans
le langage courant, nier est une activité qui implique bien plus que
simplement affirmer le contraire de ce qu'on nie. La négation vient
ainsi saper ce que l'affirmation soutient. Nous conservons donc
l'idée qu'il n'y a pas de négation séparée d'une affirmation,
qu'une négation n'est pas pensable en elle-même, pour reprendre
Kant. Mais penser logiquement la négation, comme nous avons essayé
de le faire à l'aide de Frege, nous masque une dimension de
celle-ci. Si la négation comme annulation, comme destruction de la
proposition contraire, n'est pas pertinente en logique selon Frege,
c'est cependant ainsi que nous apparaît de prime abord le fait de
dire « non ». Lorsque nous disons « non » à
quelque chose, lorsque nous le nions, nous le repoussons loin de
nous. Nier consiste donc à écarter les choses dont nous ne voulons
pas. Ce mouvement n'implique pas forcément qu'on le pense comme une
« affirmation incomplète » qui aurait besoin, donc,
d'être complétée, de revenir sur elle. Ce à quoi nous avons dit
non, nous lui avons donné congé, et ne souhaitons pas y revenir.
La
négation de différentes pensées, de différentes propositions, de
différentes choses, est ainsi la condition, le fond sur lequel
pourront s'établir des affirmations tout-à-fait autres, portant sur
des sujets tout à fait distincts. En cela toute affirmation se
dégage sur un fond de négation : elle affirme quelque chose
dans la mesure où elle laisse de côté tout ce qu'elle nie, en tant
qu'elle ne le prend même pas en compte. Mais cette négation
implicite n'est pas le véritable nier, qui repousse plutôt ce qui
cherche à s'imposer à elle et qu'elle refuse parce qu'elle y est
confrontée. Nier, c'est ainsi préparer la voie à l'affirmation.
C'est donc une opération nécessaire de l'esprit pour que quelque
chose puisse être établi.
Mais,
si nier prépare le fait d'affirmer, il peut aussi arriver que le
fait de nier prenne une valeur indépendante, lorsque la pensée ou
l'agir est confrontée à un obstacle sur lequel elle doit s'arrêter
avant de passer à autre chose.
Ainsi,
dans le domaine pratique, et notamment politique, la négation prend
sa valeur propre en tant qu'elle permet une libération de l'être
qui nie, qui se libère de ce qu'il nie. Montaigne, dans le chapitre
26 du livre I des Essais,
« De l'institution des enfants », rapporte un mot de
Plutarque (que lui-même rapporte en indiquant que son auteur « ne
parlait pas sérieusement », dimension que Montaigne occulte),
selon lequel : « les peuples de l'Asie servaient à un
seul, pour ne savoir pas prononcer une seule syllabe, qui est Non. »
Montaigne insiste sur la simplicité du fait de nier, qui consiste à
prononcer une seule syllabe, « non », comme c'est le cas
dans la plupart des langues indo-européennes (« no »,
« nein », « niet », etc.) Nier ne demande pas
de reprendre la proposition niée, il suffit de dire « une
seule syllabe ». L'affirmation de même se formule en une seule
syllabe, mais tandis l'on peut tout aussi bien nier un contenu
déterminé, que nier de manière plus vague, l'affirmation a
toujours un contenu déterminé, elle affirme quelque chose. Dire
« non » à un maître, à cet « un seul »
dont parle Montaigne, c'est refuser d'un seul mot toute l'oppression
qu'il nous impose, sans qu'il soit besoin de spécifier les
différents devoirs imposés auxquels on souhaite se soustraire. La
puissance de la négation, du fait de nier, réside ainsi dans la
concentration en une seule formule d'un refus radical qui peut
presque être pensé en elle-même, ou alors en référence à une
totalité que la négation n'a pas besoin de déterminer. Elle
apparaît alors comme un mouvement de rejet qui s'exprime de la façon
la plus simple possible. L'affirmation équivalente serait un grand
« oui » au monde, une forme d'amor
fati
qui embrasserait toutes choses. Mais ainsi elle aurait encore un
contenu précis, qui est précisément la totalité, alors que la
négation permet un flottement qui lui est particulier : dire
« non » de façon abstraite, ce n'est pas forcément
refuser tout le réel, la totalité du monde, en une forme de
nihilisme abouti, ce peut être plus simplement le fait de refuser
tout ce qui nous déplaît, tout ce que nous voulons rejeter loin de
nous.
Le
fait de nier porte en lui le refus simple et total d'une réalité
qui nous est imposée. Mais ce refus radical peut aussi connaître
des modulations plus complexes, où la négation s'allie à
l'affirmation, et qui peuvent en raffiner l'usage et faire de la
négation une arme plus subtile de résistance.
Cette
négation subtile qui ne prend pas le risque d'affronter directement
la réalité à laquelle elle s'oppose, nous en trouvons une
illustration dans
Bartleby
de Melville, avec la formule du personnage éponyme.
Bartleby est
un employé de bureau qui répète I
would prefer not to
chaque fois qu'il est aux prises avec une réalité à laquelle il
cherche à se soustraire. La formule est d'abord affirmative (I
would prefer)
avant de se terminer abruptement par la négative (not
to).
C'est cette façon de formuler le refus qui lui donne sa puissance.
La traduction de Michèle Causse par « J'aimerais mieux pas »
rend cette chute finale qui contient la négation à laquelle se
résume, du point de vue logique, la formule. Car la formule est de
ce point de vue la même que la syllabe « non ». Mais si
Bartleby, pour ne pas obéir à un seul, se contentait de dire
« non », alors il serait renvoyé sur le champ de son
emploi de copiste. C'est cette invention langagière qui lui permet
de tenir si longtemps, de faire face sans céder aux diverses
injonctions de travailler qui lui sont faites. La formule désarme en
effet son supérieur, le narrateur, qui ne sait comment y répondre.
Melville,
par l’intermédiaire du narrateur, écrit que la formule est
prononcée « d'une voix singulièrement douce et ferme »,
c'est-à-dire que l'intonation que Bartleby lui donne est en accord
avec son contenu : son côté affirmatif arrondit les angles
d'une position ferme et inébranlablement négative. Ainsi, dans le
langage, le fait de nier peut connaître différentes modulations où
elle s'allie à l'affirmation pour prendre une dimension autre, ici
plus doucereuse, et donc plus difficile à vaincre par le supérieur
hiérarchique de Bartleby qui n'ose pas ou n'arrive pas à prendre
les mesures nécessaires pour contraindre son employé à se remettre
au travail.
Ce
que nie Bartleby, selon Deleuze (dans son article « Bartleby,
ou la formule »), c'est la volonté elle-même, préférant
« pas de volonté du tout, un néant de volonté plutôt qu'une
volonté de néant ». Ainsi la négation que porte Bartleby,
bien qu'atténuée en apparence par sa formulation, est une négation
de la totalité, puisqu'elle nie tout vouloir. La seule issue d'une
telle négation est d'ailleurs la mort, qui finit par survenir à la
fin du récit, à la maison d'arrêt où Bartleby est enfermé. Ainsi
la négation dont Bartleby est porteur n'est nullement libératrice,
si ce n'est de la vie elle-même par le refus de tout vouloir. Le
fait de nier, de refuser, de dire « non » simplement, est
encore un acte de la volonté. Dans ce mélange étrange
qu'expérimente Bartleby avec sa formule, mélange d'affirmation et
de négation, plus rien n'est affirmé ou nié, le contenu de la
proposition est nul : Bartleby ne nie pas pour mieux affirmer le
contraire, il nie pour que toute obligation, toute sollicitation de
la volonté disparaisse.
Nier
a donc bel et bien, dans l'expérience courante, une pertinence et
une force propre. La négation peut préparer l'affirmation, la
suivre, ou au contraire la nier absolument ; elle peut nier un
contenu déterminé, ou consister en un refus plus vague qui tire sa
puissance de son indétermination, de sa simplicité de refus face
aux choses qu'elle n'a même pas à fixer. Mais si elle suit ou
précède une affirmation, elle peut de la sorte constituer avec elle
une dynamique au sein de laquelle elle acquerra une nouvelle
dimension, au sein de laquelle affirmation et négation formeront un
couple inséparable.
*
Affirmer
et nier peuvent se succéder mais ne peuvent coexister sans
enfreindre un principe logique fondamental, le principe de
non-contradiction énoncé par Aristote au chapitre 3 du livre Gamma
de la Métaphysique :
« Il est impossible que le même attribut appartienne et
n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même
rapport. » Ce principe énonce une loi ontologique, qui prend
place dans une tentative pour décrire ce qu'est l'être, et quels
sont les axiomes qui le caractérisent. Mais cette loi ontologique a
aussi une portée logique : il est impossible d'affirmer et de
nier quelque chose en même temps et sous le même rapport. Nous
avons vu avec Frege l'exemple du Christ qui semble une contradiction,
mais elle n'en est pas une dans la mesure où ce n'est pas sous le
même rapport que la mortalité et l'immortalité du Christ sont
considérés.
Mais
il semble bien qu'on puisse formuler plus simplement l'impossibilité
d'affirmer et de nier en même temps quelque chose sous le même
rapport : c'est que cette affirmation et cette négation ne
peuvent avoir lieu que successivement, l'une après l'autre, dans la
mesure où il s'agit de deux propositions différentes. Et, dans la
mesure où elles sont contraires, l'une remplace l'autre sitôt
qu'elle a été énoncée. Prenons le paradoxe du menteur, par
exemple : « Je suis un menteur ». Si nous
considérons cette phrase comme vraie, elle devient fausse puisque la
personne ment. Mais si elle est fausse, elle devient vraie, puisque
la personne ne ment pas. Ainsi la vérité et la fausseté se
succèdent à mesure qu'on examine cette phrase, et aussi vite que
nous allions de l'une à l'autre nous ne pourrons faire que les deux
valeurs de vérité se chevauchent.
Ainsi,
affirmer et nier peuvent prendre place dans un dispositif où l'un
alterne avec l'autre. Avec le paradoxe du menteur, les affirmations
et les négations qui se succèdent sont rigoureusement identiques
les unes aux autres, mais nous voudrions envisager un cas où une
affirmation en apparence semblable à celle qui la précède et à
celle qui la suit, desquels elle est séparée par une négation, est
en réalité différente dans la mesure où elle se situe à un autre
degré du sens. Cette possibilité du langage, qui permet de penser
une harmonie dynamique de l'affirmation et de la négation, du pour
au contre, a été baptisé par Barthes du nom de bathmologie, dans
Roland
Barthes par Roland Barthes :
« Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut
appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop,
si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des
échelonnements de langage. » Or, cette science nouvelle trouve
son origine dans les Pensées
de Pascal, et plus particulièrement dans la liasse « Raison
des effets », où l'échelonnement de langage est mis en œuvre,
où affirmation et négation se succèdent.
Pierre
Force, dans son livre Le
Problème herméneutique chez Pascal,
analyse cette raison des effets comme, notamment, « une série
de négations successives », inspirée de la méthode
pyrrhonienne qui postule que toute opinion peut être remise en cause
par une opinion supérieure. Le fragment 93 (nous nous référons à
l'édition Lafuma) porte le titre « Renversement du pour au
contre », il montre que les opinions du peuple sont d'abord
détruites, puisque vaines, mais que ces vanités sont plus fondées
qu'on ne le pense, et ainsi l'opinion qui détruisait l'opinion du
peuple est détruite à son tour, avant d'être à nouveau détruite
par un jugement d'ordre supérieur qui juge que ces opinions, ne
sentant pas la vérité où elle est et la mettant où elle n'est
pas, restent « toujours très fausses et très malsaines ».
Ainsi, chaque opinion niée devient une nouvelle affirmation qui se
trouve à nouveau niée. Affirmer et nier sont ainsi pris dans un jeu
de degrés où ils permettent de progresser vers plus de vérité à
mesure que l'on nie la dernière opinion pour en affirmer une plus
valable.
Mais
le fragment 90 expose encore plus clairement cette succession
d'affirmations et de négations :
« Raison
des effets.
« Gradation.
Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles
les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la
personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée
du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus
de zèle que de science les méprisent malgré cette considération
qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent par une
nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens
parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. »
Ici,
le jeu des degrés s'arrête pour présenter « un point de vue
véritablement supérieur qui peut être considéré comme un point
final. », comme le fait remarquer Pierre Force, « Le
point de vue des « chrétiens parfaits » ne peut être
dépassé par aucun autre point de vue. » Ainsi la série de
négations successives s'arrête à une dernière affirmation, plus
vraie que toutes celles qui ont précédé. Ce qu'il importe de voir,
c'est que toutes les affirmations et toutes les négations sont en
apparence identiques : il ne s'agit toujours que d'honorer les
personnes de grande naissance (ce qui nous donne trois affirmations),
ou de les mépriser (ce qui nous donne deux négations
intermédiaires). Cela n'est pas contradictoire avec le fait que l'on
présente cet enchaînement comme une suite de négations
successives, puisque comme en logique, la négation d'une négation
donne une affirmation. Cependant, la négation ainsi niée ne
retourne pas au point de l'affirmation première, et c'est là toute
la différence de ce jeu de degrés avec la logique formelle. Il y a
un chemin qui est parcouru et qui conserve tout ce qui a été dit
précédemment. L'habile, qui honore les personnes de grande
naissance « par la pensée de derrière » sait que « la
naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard »,
et ainsi il inclut dans son raisonnement la pensée qui précède. De
même, les chrétiens parfaits qui les honorent « par une
autre lumière supérieure », incluent dans leur raisonnement
« la nouvelle lumière » des dévots et tout ce qui
précède.
Ainsi,
affirmer et nier prennent une signification toute particulière
lorsqu'ils sont pris dans ce jeu de degrés que Barthes appelle
bathmologie. Ils comprennent, dans les deux sens du mots
(comprendre intellectuellement, entendre, mais aussi inclure) tout ce
qui les précède. Ce jeu des degrés peut ne pas s'arrêter si on le
prend indépendamment de la démarche apologétique pascalienne où
la figure des « chrétiens parfaits » sonne le coup
d'arrêt de cette dynamique de négations successives. On peut en
effet concevoir d'autres positions intellectuelles successives où ce
jeu soit opérant. Ce qui importe, c'est de voir ce qu'un tel jeu
peut nous apprendre du fait d'affirmer et de nier.
Tout
d'abord, on voit que dans un tel jeu les négations se comportent
comme des affirmations, elles sont simplement leur contraires. Mais
nier y apparaît comme le procédé par lequel on avance d'une
affirmation à son contraire. Autrement dit, affirmer permet
d'établir une position, de s'y reposer, quand nier permet d'avancer
à une autre, supérieure. C'est la négation qui permet de
constituer le processus dynamique de ce jeu de degrés. Autrement
dit, nier est la médiation qui permet de raffiner une affirmation en
lui donnant plus de force et plus de compréhension. Il apparaît
difficile, voire impossible, de passer par exemple du point de vue
habile au point de vue du chrétien parfait sans d'abord se faire
dévôt. L'habile, qui honore les personnes de grande naissance, doit
d'abord apprendre à les mépriser par cette autre lumière qui est
celle de la foi, bien qu'incomplète, avant de les honorer par une
lumière supérieure. La lumière, précisément, ne lui arrive que
par degrés. Compris ainsi, le jeu des degrés pascalien apparaît
comme une méthode de progression intellectuelle. Il n'y s'agit pas
seulement de comprendre intellectuellement les points de vues
opposés, de les concevoir comme opposés, mais de les vivre afin de
les dépasser.
C'est
donc par la puissance de la négation, du fait de nier, que
s'affermissent les affirmations. Une affirmation peut ainsi porter en
elle une série de négations invisibles, qui ne seront ainsi
peut-être même pas remarqués. Le point de vue du chrétien parfait
peut ainsi être confondu avec le point de vue du peuple ou le point
de vue de l'habile. Mais celui qui a ainsi parcouru les différents
degrés sait qu'il comprend les points de vue inférieurs qu'il a
dépassés. L'efficacité de la négation consiste ici en ceci
qu'elle conserve ce qu'elle nie, qui la précède dans le jeu des
degrés, et qui est ainsi véritablement dépassé en ce que le point
de vue qu'elle exprime n'est pas simplement anéanti. Nier, quand
cela permet de passer à une affirmation supérieure, c'est donc
prendre en compte la chose niée dont on a assumé tout le sens y
compris lorsqu'on le rejette. Nier permet, en somme, d'affirmer avec
plus de force, et plus on nie plus on progresse sur le chemin d'une
compréhension profonde d'un problème posé, à mesure que
l'affirmation à laquelle on aboutit se fait plus complète.
*
*
*
Ainsi,
au sens logique, nier revient-il à affirmer, à simplement affirmer
le contraire de ce qui est nié. Mais dans le langage courant, nier
prend une coloration propre qui est celle d'un refus, qui s'oppose
résolument à l'acte d'affirmer. Affirmer et nier peuvent néanmoins
s'articuler et acquérir une pertinence particulière dans un jeu de
degrés où ils alternent l'un avec l'autre, où la négation se
présente comme le moyen de passer d'un point de vue à un autre
point de vue opposé et supérieur.
Affirmer
et nier se présentent ainsi comme un couple dont chacun des membres
présente sa spécificité propre dès que l'on quitte le champ
strict de la logique. Nier est un acte fort de refus, la négation
est un rejet de quelque chose qui n'implique pas forcément
l'adhésion. Mais ces deux termes peuvent se réconcilier dans leur
succession où la négation apparaît comme l'élément dynamique
permettant de passer d'une affirmation à son contraire, à
l'affirmation supérieure, plus riche car pleine de tout ce qui la
précède. C'est donc par la médiation de la négation, que celle-ci
se présente comme un « non » définitif où comme un
moyen de passer à un autre point de vue, que peut s'établir une
affirmation plus profonde. La négation est comme un outil qui permet
de délimiter le champ de l'affirmation, ou de passer d'une
affirmation à l'autre, sur le mode d'une progression vers plus de
vérité.