vendredi 13 mai 2016

Exemple de dissertation : « Affirmer et nier »


Affirmer et nier sont deux verbes qui permettent d'effectuer chacun une opération linguistique et logique contraire à l'autre. Affirmer, c'est dire de quelque chose qu'il est vrai, l'accepter, tandis que nier quelque chose c'est le tenir pour faux, le refuser.
Mais nier quelque chose, est-ce faire autre chose que d'affirmer le contraire ? Y a-t-il une spécificité de la négation par rapport à l'affirmation ? Il semble bien que, d'un point de vue strictement logique, la négation n'ait d'autre caractéristique que d'affirmer le contraire de l'affirmation qu'elle nie, mais dans le langage courant, et dans la pratique, la négation semble bien avoir une pertinence et une puissance propre. Lorsque nous disons « non », que nous nions, que nous refusons quelque chose, nous faisons plus que dire que nous voudrions le contraire, qu'affirmer quelque chose d'opposé.
Nous devons nous interroger ici sur ce que le fait d'affirmer peut nous dire du fait de nier. La négation fait fond sur l'affirmation à laquelle elle s'oppose. Ainsi, elle semble lui succéder et la dépasser d'une certaine manière, presque en l'annulant, en la détruisant. Mais il faudra aussi nous demander ce que peut nous apprendre de la négation l'activité conjointe d'affirmer et de nier une même chose, si cela est possible. Voire de leur relation dans une succession où l'une et l'autre alternent.
Est-ce que nier revient à affirmer la chose contraire, ou le fait de nier possède-t-il un pouvoir propre par rapport au fait d'affirmer ?
Nous verrons que la négation est, au point de vue logique, une affirmation. Mais la négation possède un pouvoir singulier pris dans le langage courant et pratique. Enfin, la négation et l'affirmation peuvent entrer dans un jeu de succession de l'un à l'autre où la négation prend une nouvelle dimension.

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Nier c'est affirmer. Ce n'est autre chose qu'un type particulier d'affirmation qui affirme le contraire d'une autre affirmation. Ainsi, il faudrait reformuler les termes : on aurait d'une part le fait d'affirmer, et d'autre part le fait d'affirmer le contraire. Pris ainsi, la négation n'est que l'opérateur qui permet de déterminer une proposition par rapport à une autre en la niant. D'ailleurs, cet opérateur ne peut prendre sens seul. Comme l'affirme Kant dans L'unique fondement d'une démonstration de l'existence de Dieu : « […] les négations en elles-mêmes ne sont pas pensables. C’est ce dont on peut se rendre compte de la façon suivante : si l’on ne pose que des négations, alors rien n’est donné, rien ne peut être pensé. Les négations ne sont concevables que par des affirmations contraires ou, et peut-être mieux, par des affirmations incomplètes. » Ainsi, la négation ne peut fonctionner de façon autonome. Si on dit « non », si l'on nie, c'est que l'on s'oppose à quelque chose, et un « non » complètement abstrait n'a ainsi aucun contenu, aucune détermination, « rien n'est donné, rien ne peut être pensé ». La négation s'oppose en effet toujours à une affirmation donnée, dont elle est la négation. Mais cette affirmation qu'elle nie, elle ne fait que la retourner pour en affirmer le contraire. C'est pourquoi, affirme Kant, on ne peut concevoir les négations que par des « affirmations contraires ou, et peut-être mieux, des affirmations incomplètes. » Ces affirmations sont en effet, en un sens que Kant juge meilleur (« peut-être ») des affirmations qui manquent de complétude en cela qu'elles ne font qu'affirmer l'absence de quelque chose dans le monde, et ne disent pas précisément ce qu'il est. Si je dis d'une table qu'elle n'est pas noire, je n'ai pas dit de quelle couleur elle était. Ainsi le jugement négatif exprime-t-il moins que le jugement affirmatif auquel il s'oppose.
Ainsi le processus de nier n'est qu'une étape vers la reconnaissance d'une proposition vraie : elle suit une affirmation dont elle affirme sa fausseté – « la table est noire », pour reprendre notre exemple – en la niant. Elle est donc une affirmation incomplète – « la table n'est pas noire » autrement dit j'affirme que « la table est d'une couleur autre que le noir » – qui demande à être complétée par une autre affirmation pour atteindre à une proposition qui nous donne enfin la vérité – par exemple, « la table est blanche ». Ainsi pensée, la négation ne vient que corriger une erreur éventuelle avant de trouver la vérité correspondante. Elle est partie d'un processus heuristique, mais en tant que telle elle est dispensable si la possibilité de l'erreur est d'emblée écartée. Ainsi, la couleur de la table de notre exemple peut ne pas nous apparaître blanche d'emblée si la pièce dans laquelle elle se trouve est plongée dans l'obscurité. Cependant, si nous la voyons en pleine lumière, et donc blanche, nous n'aurons pas besoin d'en passer par une proposition fausse qu'il nous faudra ensuite nier, nous pourrons immédiatement asserter la véritable couleur de la table. Ainsi la négation ne s'avère nécessaire que pour corriger notre perception fautive des choses, nos erreurs d'interprétation, et si nous sommes d'emblée dans le vrai, elle s'avère inutile. Si nous voyons toutes choses en pleine lumière, nous ne nierions jamais rien à leur propos, mais ne ferions qu'affirmer.

Gottlob Frege, dans le chapitre « La négation » de ses Recherches logiques (in Écrits logiques et philosophiques) nous permet de penser d'une façon plus radicale le fait que nier et affirmer reviennent au même. Il y établit, comme Kant, que « la négation a besoin d'être complétée par une pensée. » Il y affirme en outre que la distinction entre pensées négatives et pensées positives est inutile en logique. Il y aurait là une simple embûche que nous tend le langage. Ce serait même une chimère dont la raison serait que « le langage n'a aucun mot particulier, aucune syllabe pour l'assertion », et que nous avons donc tendance naturellement à donner plus de valeur qu'elle n'en a à la négation qui apparaît comme spécifique du fait qu'elle soit toujours visible, jamais sous-entendue. Il faut bien ajouter « ne... pas » à une phrase pour qu'elle devienne une négation, alors que nous n'avons pas besoin de préciser « J'affirme » avant d'affirmer (par exemple, nous dirons « la table est blanche » et « la table n'est pas noire », mais nous pouvons reformuler ces phrases de la sorte : « J'affirme que la table est blanche », « Je nie que la table soit noire », où le parallélisme entre les deux formules apparaît plus nettement). Ainsi : « La négation d'une pensée est donc elle-même une pensée et peut servir de nouveau à compléter une négation. » Il peut ainsi y avoir redoublement de la négation, comme on le verra.
Frege donne encore des exemples où la distinction entre affirmation et négation n'est pas évidente, en partant du Christ : « Soient les propositions « le Christ est immortel », « le Christ vit éternellement », « le Christ n'est pas immortel », « le Christ est mortel », « le Christ ne vit pas éternellement », où est la pensée affirmative, où est la pensée négative ? » Ainsi on voit que pour de nombreux prédicats il n'est pas évident de distinguer celui qui est négatif de celui qui est positif. Qu'est-ce qui est premier, et donc positif, pour le Christ : le fait d'être immortel ou d'être mortel ? Si l'on insiste sur la divinité du Christ, c'est l'immortalité qui est positive, mais si l'on insiste sur son humanité, elle en devient la dimension négative. L'exemple de Frege pose un certain nombre de problèmes dans la mesure où la question de l'immortalité et la mortalité du Christ, dans une perspective religieuse, accepte la contradiction, et l'on peut donc d'une certaine manière nier ou affirmer selon qu'on insiste sur l'un ou l'autre aspect de sa personne. Mais on peut trouver d'autres oppositions où il est délicat de distinguer le terme positif du terme négatif. Ainsi la mort est-elle la négation de la vie, ou la vie est-elle la négation de la mort (« l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort » comme l'affirmait Bichat) ? Deux conceptions radicalement différentes de la vie et de la mort s'opposent selon qu'on pose en premier, et donc comme positif, l'un des deux termes plutôt que l'autre. Mais on voit bien que, dans ce type d'oppositions contradictoires, la négation d'un terme est bien affirmation de l'autre. Nier la vie, c'est affirmer la mort, et inversement.

Cela étant posé, on comprend que la négation, d'un point de vue logique qui est celui de Frege, n'annule, ne détruit rien : « On sait déjà que la première négation ne peut pas produire une résolution de la pensée ; mais supposons, malgré tout, qu'il ne reste après la première négation que des débris de pensée : il faudrait alors concevoir que la seconde négation pourrait rassembler ces miettes. La négation serait alors comme un glaive capable de sceller à nouveau les membres qu'il a tranchés. […] La négation ne fait pas d'une non-pensée une pensée, pas plus qu'elle ne fait d'une pensée une non-pensée. […] Il est donc impossible, semble-t-il, de dire ce qui pourrait bien être dissous, séparé, brisé par la négation. » Il apparaît déjà que la double négation d'une proposition est la même chose que l'affirmation de cette proposition, ce que Frege précise plus loin : « Je peux encore dire : la double négation qui habille une pensée ne change pas la valeur de vérité de cette pensée. » La pensée doublement niée et la pensée affirmée ont toutes deux la même valeur de vérité, elles ne se distinguent donc que par un double opérateur superflu qui ne modifie rien. Cela n'est pas vrai cependant pour le langage naturel, où la double négation peut avoir un usage rhétorique particulier.
Mais ce qui intéresse ici Frege, c'est ce que cette double négation dit de la négation simple. Si la double négation a la même valeur de vérité que l'affirmation, c'est que la deuxième négation annule les effets de la première. Ainsi il paraît inconcevable que la négation réduise à n'être que « débris de pensée » la pensée niée, puisque la même opération, qui réduit en débris, reconstitue au contraire la pensée originale. La négation n'effectue donc pas le passage d'une pensée à une non-pensée, ou l'inverse. Elle donne en revanche naissance à une nouvelle pensée, opposée à la première.

Le pouvoir de la négation apparaît ainsi comme bien mince : elle ne fait en effet que produire une affirmation opposée à celle qu'elle nie. Pourtant, dans le langage courant et pratique, nous attribuons spontanément une plus grande puissance à l'acte de nier qui se trouve revêtu d'une plus grande dignité.

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Dans le langage courant, nier est une activité qui implique bien plus que simplement affirmer le contraire de ce qu'on nie. La négation vient ainsi saper ce que l'affirmation soutient. Nous conservons donc l'idée qu'il n'y a pas de négation séparée d'une affirmation, qu'une négation n'est pas pensable en elle-même, pour reprendre Kant. Mais penser logiquement la négation, comme nous avons essayé de le faire à l'aide de Frege, nous masque une dimension de celle-ci. Si la négation comme annulation, comme destruction de la proposition contraire, n'est pas pertinente en logique selon Frege, c'est cependant ainsi que nous apparaît de prime abord le fait de dire « non ». Lorsque nous disons « non » à quelque chose, lorsque nous le nions, nous le repoussons loin de nous. Nier consiste donc à écarter les choses dont nous ne voulons pas. Ce mouvement n'implique pas forcément qu'on le pense comme une « affirmation incomplète » qui aurait besoin, donc, d'être complétée, de revenir sur elle. Ce à quoi nous avons dit non, nous lui avons donné congé, et ne souhaitons pas y revenir.
La négation de différentes pensées, de différentes propositions, de différentes choses, est ainsi la condition, le fond sur lequel pourront s'établir des affirmations tout-à-fait autres, portant sur des sujets tout à fait distincts. En cela toute affirmation se dégage sur un fond de négation : elle affirme quelque chose dans la mesure où elle laisse de côté tout ce qu'elle nie, en tant qu'elle ne le prend même pas en compte. Mais cette négation implicite n'est pas le véritable nier, qui repousse plutôt ce qui cherche à s'imposer à elle et qu'elle refuse parce qu'elle y est confrontée. Nier, c'est ainsi préparer la voie à l'affirmation. C'est donc une opération nécessaire de l'esprit pour que quelque chose puisse être établi.
Mais, si nier prépare le fait d'affirmer, il peut aussi arriver que le fait de nier prenne une valeur indépendante, lorsque la pensée ou l'agir est confrontée à un obstacle sur lequel elle doit s'arrêter avant de passer à autre chose.

Ainsi, dans le domaine pratique, et notamment politique, la négation prend sa valeur propre en tant qu'elle permet une libération de l'être qui nie, qui se libère de ce qu'il nie. Montaigne, dans le chapitre 26 du livre I des Essais, « De l'institution des enfants », rapporte un mot de Plutarque (que lui-même rapporte en indiquant que son auteur « ne parlait pas sérieusement », dimension que Montaigne occulte), selon lequel : « les peuples de l'Asie servaient à un seul, pour ne savoir pas prononcer une seule syllabe, qui est Non. » Montaigne insiste sur la simplicité du fait de nier, qui consiste à prononcer une seule syllabe, « non », comme c'est le cas dans la plupart des langues indo-européennes (« no », « nein », « niet », etc.) Nier ne demande pas de reprendre la proposition niée, il suffit de dire « une seule syllabe ». L'affirmation de même se formule en une seule syllabe, mais tandis l'on peut tout aussi bien nier un contenu déterminé, que nier de manière plus vague, l'affirmation a toujours un contenu déterminé, elle affirme quelque chose. Dire « non » à un maître, à cet « un seul » dont parle Montaigne, c'est refuser d'un seul mot toute l'oppression qu'il nous impose, sans qu'il soit besoin de spécifier les différents devoirs imposés auxquels on souhaite se soustraire. La puissance de la négation, du fait de nier, réside ainsi dans la concentration en une seule formule d'un refus radical qui peut presque être pensé en elle-même, ou alors en référence à une totalité que la négation n'a pas besoin de déterminer. Elle apparaît alors comme un mouvement de rejet qui s'exprime de la façon la plus simple possible. L'affirmation équivalente serait un grand « oui » au monde, une forme d'amor fati qui embrasserait toutes choses. Mais ainsi elle aurait encore un contenu précis, qui est précisément la totalité, alors que la négation permet un flottement qui lui est particulier : dire « non » de façon abstraite, ce n'est pas forcément refuser tout le réel, la totalité du monde, en une forme de nihilisme abouti, ce peut être plus simplement le fait de refuser tout ce qui nous déplaît, tout ce que nous voulons rejeter loin de nous.
Le fait de nier porte en lui le refus simple et total d'une réalité qui nous est imposée. Mais ce refus radical peut aussi connaître des modulations plus complexes, où la négation s'allie à l'affirmation, et qui peuvent en raffiner l'usage et faire de la négation une arme plus subtile de résistance.

Cette négation subtile qui ne prend pas le risque d'affronter directement la réalité à laquelle elle s'oppose, nous en trouvons une illustration dans Bartleby de Melville, avec la formule du personnage éponyme. Bartleby est un employé de bureau qui répète I would prefer not to chaque fois qu'il est aux prises avec une réalité à laquelle il cherche à se soustraire. La formule est d'abord affirmative (I would prefer) avant de se terminer abruptement par la négative (not to). C'est cette façon de formuler le refus qui lui donne sa puissance. La traduction de Michèle Causse par « J'aimerais mieux pas » rend cette chute finale qui contient la négation à laquelle se résume, du point de vue logique, la formule. Car la formule est de ce point de vue la même que la syllabe « non ». Mais si Bartleby, pour ne pas obéir à un seul, se contentait de dire « non », alors il serait renvoyé sur le champ de son emploi de copiste. C'est cette invention langagière qui lui permet de tenir si longtemps, de faire face sans céder aux diverses injonctions de travailler qui lui sont faites. La formule désarme en effet son supérieur, le narrateur, qui ne sait comment y répondre.
Melville, par l’intermédiaire du narrateur, écrit que la formule est prononcée « d'une voix singulièrement douce et ferme », c'est-à-dire que l'intonation que Bartleby lui donne est en accord avec son contenu : son côté affirmatif arrondit les angles d'une position ferme et inébranlablement négative. Ainsi, dans le langage, le fait de nier peut connaître différentes modulations où elle s'allie à l'affirmation pour prendre une dimension autre, ici plus doucereuse, et donc plus difficile à vaincre par le supérieur hiérarchique de Bartleby qui n'ose pas ou n'arrive pas à prendre les mesures nécessaires pour contraindre son employé à se remettre au travail.
Ce que nie Bartleby, selon Deleuze (dans son article « Bartleby, ou la formule »), c'est la volonté elle-même, préférant « pas de volonté du tout, un néant de volonté plutôt qu'une volonté de néant ». Ainsi la négation que porte Bartleby, bien qu'atténuée en apparence par sa formulation, est une négation de la totalité, puisqu'elle nie tout vouloir. La seule issue d'une telle négation est d'ailleurs la mort, qui finit par survenir à la fin du récit, à la maison d'arrêt où Bartleby est enfermé. Ainsi la négation dont Bartleby est porteur n'est nullement libératrice, si ce n'est de la vie elle-même par le refus de tout vouloir. Le fait de nier, de refuser, de dire « non » simplement, est encore un acte de la volonté. Dans ce mélange étrange qu'expérimente Bartleby avec sa formule, mélange d'affirmation et de négation, plus rien n'est affirmé ou nié, le contenu de la proposition est nul : Bartleby ne nie pas pour mieux affirmer le contraire, il nie pour que toute obligation, toute sollicitation de la volonté disparaisse.
Nier a donc bel et bien, dans l'expérience courante, une pertinence et une force propre. La négation peut préparer l'affirmation, la suivre, ou au contraire la nier absolument ; elle peut nier un contenu déterminé, ou consister en un refus plus vague qui tire sa puissance de son indétermination, de sa simplicité de refus face aux choses qu'elle n'a même pas à fixer. Mais si elle suit ou précède une affirmation, elle peut de la sorte constituer avec elle une dynamique au sein de laquelle elle acquerra une nouvelle dimension, au sein de laquelle affirmation et négation formeront un couple inséparable.

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Affirmer et nier peuvent se succéder mais ne peuvent coexister sans enfreindre un principe logique fondamental, le principe de non-contradiction énoncé par Aristote au chapitre 3 du livre Gamma de la Métaphysique : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport. » Ce principe énonce une loi ontologique, qui prend place dans une tentative pour décrire ce qu'est l'être, et quels sont les axiomes qui le caractérisent. Mais cette loi ontologique a aussi une portée logique : il est impossible d'affirmer et de nier quelque chose en même temps et sous le même rapport. Nous avons vu avec Frege l'exemple du Christ qui semble une contradiction, mais elle n'en est pas une dans la mesure où ce n'est pas sous le même rapport que la mortalité et l'immortalité du Christ sont considérés.
Mais il semble bien qu'on puisse formuler plus simplement l'impossibilité d'affirmer et de nier en même temps quelque chose sous le même rapport : c'est que cette affirmation et cette négation ne peuvent avoir lieu que successivement, l'une après l'autre, dans la mesure où il s'agit de deux propositions différentes. Et, dans la mesure où elles sont contraires, l'une remplace l'autre sitôt qu'elle a été énoncée. Prenons le paradoxe du menteur, par exemple : « Je suis un menteur ». Si nous considérons cette phrase comme vraie, elle devient fausse puisque la personne ment. Mais si elle est fausse, elle devient vraie, puisque la personne ne ment pas. Ainsi la vérité et la fausseté se succèdent à mesure qu'on examine cette phrase, et aussi vite que nous allions de l'une à l'autre nous ne pourrons faire que les deux valeurs de vérité se chevauchent.
Ainsi, affirmer et nier peuvent prendre place dans un dispositif où l'un alterne avec l'autre. Avec le paradoxe du menteur, les affirmations et les négations qui se succèdent sont rigoureusement identiques les unes aux autres, mais nous voudrions envisager un cas où une affirmation en apparence semblable à celle qui la précède et à celle qui la suit, desquels elle est séparée par une négation, est en réalité différente dans la mesure où elle se situe à un autre degré du sens. Cette possibilité du langage, qui permet de penser une harmonie dynamique de l'affirmation et de la négation, du pour au contre, a été baptisé par Barthes du nom de bathmologie, dans Roland Barthes par Roland Barthes : « Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n'est pas de trop, si l'on en vient à l'idée d'une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. » Or, cette science nouvelle trouve son origine dans les Pensées de Pascal, et plus particulièrement dans la liasse « Raison des effets », où l'échelonnement de langage est mis en œuvre, où affirmation et négation se succèdent.

Pierre Force, dans son livre Le Problème herméneutique chez Pascal, analyse cette raison des effets comme, notamment, « une série de négations successives », inspirée de la méthode pyrrhonienne qui postule que toute opinion peut être remise en cause par une opinion supérieure. Le fragment 93 (nous nous référons à l'édition Lafuma) porte le titre « Renversement du pour au contre », il montre que les opinions du peuple sont d'abord détruites, puisque vaines, mais que ces vanités sont plus fondées qu'on ne le pense, et ainsi l'opinion qui détruisait l'opinion du peuple est détruite à son tour, avant d'être à nouveau détruite par un jugement d'ordre supérieur qui juge que ces opinions, ne sentant pas la vérité où elle est et la mettant où elle n'est pas, restent « toujours très fausses et très malsaines ». Ainsi, chaque opinion niée devient une nouvelle affirmation qui se trouve à nouveau niée. Affirmer et nier sont ainsi pris dans un jeu de degrés où ils permettent de progresser vers plus de vérité à mesure que l'on nie la dernière opinion pour en affirmer une plus valable.
Mais le fragment 90 expose encore plus clairement cette succession d'affirmations et de négations :
« Raison des effets.
« Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. »
Ici, le jeu des degrés s'arrête pour présenter « un point de vue véritablement supérieur qui peut être considéré comme un point final. », comme le fait remarquer Pierre Force, « Le point de vue des « chrétiens parfaits » ne peut être dépassé par aucun autre point de vue. » Ainsi la série de négations successives s'arrête à une dernière affirmation, plus vraie que toutes celles qui ont précédé. Ce qu'il importe de voir, c'est que toutes les affirmations et toutes les négations sont en apparence identiques : il ne s'agit toujours que d'honorer les personnes de grande naissance (ce qui nous donne trois affirmations), ou de les mépriser (ce qui nous donne deux négations intermédiaires). Cela n'est pas contradictoire avec le fait que l'on présente cet enchaînement comme une suite de négations successives, puisque comme en logique, la négation d'une négation donne une affirmation. Cependant, la négation ainsi niée ne retourne pas au point de l'affirmation première, et c'est là toute la différence de ce jeu de degrés avec la logique formelle. Il y a un chemin qui est parcouru et qui conserve tout ce qui a été dit précédemment. L'habile, qui honore les personnes de grande naissance « par la pensée de derrière » sait que « la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard », et ainsi il inclut dans son raisonnement la pensée qui précède. De même, les chrétiens parfaits qui les honorent « par une autre lumière supérieure », incluent dans leur raisonnement « la nouvelle lumière » des dévots et tout ce qui précède.

Ainsi, affirmer et nier prennent une signification toute particulière lorsqu'ils sont pris dans ce jeu de degrés que Barthes appelle bathmologie. Ils comprennent, dans les deux sens du mots (comprendre intellectuellement, entendre, mais aussi inclure) tout ce qui les précède. Ce jeu des degrés peut ne pas s'arrêter si on le prend indépendamment de la démarche apologétique pascalienne où la figure des « chrétiens parfaits » sonne le coup d'arrêt de cette dynamique de négations successives. On peut en effet concevoir d'autres positions intellectuelles successives où ce jeu soit opérant. Ce qui importe, c'est de voir ce qu'un tel jeu peut nous apprendre du fait d'affirmer et de nier.
Tout d'abord, on voit que dans un tel jeu les négations se comportent comme des affirmations, elles sont simplement leur contraires. Mais nier y apparaît comme le procédé par lequel on avance d'une affirmation à son contraire. Autrement dit, affirmer permet d'établir une position, de s'y reposer, quand nier permet d'avancer à une autre, supérieure. C'est la négation qui permet de constituer le processus dynamique de ce jeu de degrés. Autrement dit, nier est la médiation qui permet de raffiner une affirmation en lui donnant plus de force et plus de compréhension. Il apparaît difficile, voire impossible, de passer par exemple du point de vue habile au point de vue du chrétien parfait sans d'abord se faire dévôt. L'habile, qui honore les personnes de grande naissance, doit d'abord apprendre à les mépriser par cette autre lumière qui est celle de la foi, bien qu'incomplète, avant de les honorer par une lumière supérieure. La lumière, précisément, ne lui arrive que par degrés. Compris ainsi, le jeu des degrés pascalien apparaît comme une méthode de progression intellectuelle. Il n'y s'agit pas seulement de comprendre intellectuellement les points de vues opposés, de les concevoir comme opposés, mais de les vivre afin de les dépasser.
C'est donc par la puissance de la négation, du fait de nier, que s'affermissent les affirmations. Une affirmation peut ainsi porter en elle une série de négations invisibles, qui ne seront ainsi peut-être même pas remarqués. Le point de vue du chrétien parfait peut ainsi être confondu avec le point de vue du peuple ou le point de vue de l'habile. Mais celui qui a ainsi parcouru les différents degrés sait qu'il comprend les points de vue inférieurs qu'il a dépassés. L'efficacité de la négation consiste ici en ceci qu'elle conserve ce qu'elle nie, qui la précède dans le jeu des degrés, et qui est ainsi véritablement dépassé en ce que le point de vue qu'elle exprime n'est pas simplement anéanti. Nier, quand cela permet de passer à une affirmation supérieure, c'est donc prendre en compte la chose niée dont on a assumé tout le sens y compris lorsqu'on le rejette. Nier permet, en somme, d'affirmer avec plus de force, et plus on nie plus on progresse sur le chemin d'une compréhension profonde d'un problème posé, à mesure que l'affirmation à laquelle on aboutit se fait plus complète.

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Ainsi, au sens logique, nier revient-il à affirmer, à simplement affirmer le contraire de ce qui est nié. Mais dans le langage courant, nier prend une coloration propre qui est celle d'un refus, qui s'oppose résolument à l'acte d'affirmer. Affirmer et nier peuvent néanmoins s'articuler et acquérir une pertinence particulière dans un jeu de degrés où ils alternent l'un avec l'autre, où la négation se présente comme le moyen de passer d'un point de vue à un autre point de vue opposé et supérieur.

Affirmer et nier se présentent ainsi comme un couple dont chacun des membres présente sa spécificité propre dès que l'on quitte le champ strict de la logique. Nier est un acte fort de refus, la négation est un rejet de quelque chose qui n'implique pas forcément l'adhésion. Mais ces deux termes peuvent se réconcilier dans leur succession où la négation apparaît comme l'élément dynamique permettant de passer d'une affirmation à son contraire, à l'affirmation supérieure, plus riche car pleine de tout ce qui la précède. C'est donc par la médiation de la négation, que celle-ci se présente comme un « non » définitif où comme un moyen de passer à un autre point de vue, que peut s'établir une affirmation plus profonde. La négation est comme un outil qui permet de délimiter le champ de l'affirmation, ou de passer d'une affirmation à l'autre, sur le mode d'une progression vers plus de vérité.

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